Notes

16 avril. Ma santé étant altérée depuis longtemps par des fatigues excessives de corps et d’esprit, par le manque absolu de repos et de distractions, je pensais qu’il était indispensable, pour ne point arriver trop tôt au but final, de couper un morceau de ma vie pour allonger le reste et je me décidai à m’absenter de Paris et à faire un petit voyage, genre d’emploi de mon temps qui a toujours été très favorable à ma santé. Encouragé par mes amis et presque chassé par eux de Paris, je profite d’une heureuse circonstance, de la compagnie de M. V., homme que j’aime autant que j’estime, et dont la conversation pleine de sens et de raison m’a toujours offert beaucoup de charmes. Nous proposons de visiter l’Italie et d’en revenir par la Suisse et la Savoie. Toutes mes affaires étant arrangées, mes préparatifs faits, je prends congé de quelques amis et de mes malades. Je dois remercier ceux-ci d’avoir insisté sur la nécessité de mon départ, dans un moment où ils avaient besoin de moi. Il y [a] là vraiment de la générosité de leur part : c’est la preuve la plus touchante qu’ils pouvaient me donner de leur réciprocité d’affection. Malgré la belle perspective que devrait m’offrir ce voyage, sous le double rapport de rétablir ma santé dans la société de personnes que j’aime, et d’augmenter mes connaissances par de nouvelles observations, je puis dire que jamais je n’ai entrepris de voyage dans une disposition d’âme aussi triste. Rompre tout à coup de douces habitudes de famille et d’amis, mettre le temps et l’espace entre eux et soi, être dans ce vague d’incertitude si on les reverra jamais, avoir seulement cette inquiétude qu’ils puissent avoir besoin de vous sans que vous puissiez les soulager ou les secourir, est chose bien triste ! Il n’y a réellement de délicieux pour le cœur, dans un voyage, que le jour du retour. On dort bien mal la veille d’un départ.