Le carnet de notes du voyage en Italie du docteur Jules Cloquet (Ms. 5348) fait partie d'un ensemble de vingt-et-un manuscrits de ce médecin conservés à la Bibliothèque Interuniversitaire de Médecine. Cependant, il se distingue radicalement des autres carnets qui renferment uniquement des pensées sur divers thèmes comme la morale, la philosophie, les sciences, la politique. Ce carnet de voyage, qui comporte 93 feuillets, est entièrement manuscrit et illustré de nombreux croquis à l'encre parfois aquarellés. Le docteur Cloquet y relate au jour le jour son voyage en Italie, depuis le 16 avril 1837, veille de son départ de Paris, jusqu'au 12 juin 1837. 

Il traverse la France par Fontainebleau, la Bourgogne, suit la vallée de la Saône, puis la vallée du Rhône jusqu'à Marseille (voir l'itinéraire sur les cartes d'époque). Il remonte ensuite en longeant la côte méditerranéenne jusqu'à Gênes, puis visite Lucques, Pise, Florence, Sienne, et descend jusqu'à Rome, où il arrive un mois après son départ de Paris, le 17 mai, et où il séjourne trois semaines. Mais ce carnet, pourtant rempli jusqu'au dernier feuillet, ne contient pas la totalité du récit qui s'interrompt brusquement après le séjour à Rome, alors que Jules Cloquet remonte un peu au nord, aux alentours du Lac Trasimène. Il est sur la route qui mène à Florence, où il est déjà passé à l'aller. Nous ne savons pas quel est son itinéraire pour revenir en France. 

De Florence partent deux routes principales : une vers l'Ouest qui le ramène à Lucques et sur son itinéraire de l'aller, l'autre vers le Nord qui l'amène à Bologne. Est-il rentré directement, sans plus rien visiter, ou au contraire est-il passé par d'autres grandes villes italiennes comme Ravenne, Bologne, Parme, Milan ? Le seul indice dont nous disposons figure dans les premières lignes du récit lorsque le docteur écrit : " Nous proposons de visiter l'Italie et d'en revenir par la Suisse et la Savoie. ". Il existe donc sans doute un second carnet de notes, que la B.I.U.M. ne possède malheureusement pas, et dont nous ne savons pas s'il est conservé dans une autre bibliothèque ou s'il est perdu.

Il s'agit d'un voyage purement touristique, et non d'un voyage professionnel, comme le prouvent les premières lignes des notes du docteur Cloquet : 

" Ma santé étant altérée depuis longtemps par des fatigues excessives de corps et d'esprit, par le manque absolu de repos et de distractions, je pensais qu'il était indispensable, pour ne point arriver trop tôt au but final, de couper un morceau de ma vie pour allonger le reste et je me décidai à m'absenter de Paris et à faire un petit voyage, genre d'emploi de mon temps qui a toujours été très favorable à ma santé. " 

Par conséquent, le récit est tout entier consacré à la description des paysages, des villes, des monuments. La description des monuments et des œuvres d'art est faite de façon assez objective, presque neutre, se bornant parfois à une énumération de noms d'artistes et de titres d'œuvres.

Il est très probable que Cloquet ait suivi les indications d’un guide touristique puisque dans la liste de ses bagages il est fait mention d’un "itinéraire d’Italie". Or il n’existe à cette époque qu’un seul guide portant ce titre : l’Itinéraire d’Italie ou description des voyages par les routes les plus fréquentées qui conduisent aux principales villes d’Italie, publié à Milan par Pierre et Joseph Vallardi à partir de 1810.

Le docteur Cloquet se risque tout de même à donner un avis personnel sur certaines œuvres, à les comparer entre elles. Par ailleurs il ne commente pas strictement les mêmes tableaux et statues que ceux cités dans les guides, mais effectue sa propre sélection. Entre les grandes villes étapes de son voyage, Jules Cloquet décrit abondamment les routes qu'il sillonne et les paysages qu'il peut admirer. En fin de compte, peu d'indices laissent transparaître sa profession de médecin. Il est vrai que dans sa manière de décrire les populations qu'il observe, outre les précisions qu'il donne quand à leur beauté ou leur laideur, leur air doux ou farouche, se fait sentir un certain souci de l'hygiène et de la santé. Il utilise même de temps à autre des termes médicaux, par exemple lorsqu'il parle des habitants de la campagne entre Pise et Florence : " Le tempérament des habitants est en général lymphatico-sanguin (pays de plaines, humide) " (p. 56). En outre, le docteur Cloquet évoque quelques visites médicales à des amis. Mais, dans la première partie du récit, le seul passage véritablement médical est la visite de l'hôpital de Pise où il s'entretient avec le chirurgien et assiste à deux opérations (p. 63).

   Cloquet artiste ?

L'originalité de ce récit de voyage réside davantage dans le fait qu'il est illustré de la main de Cloquet, qui met ici en œuvre ses talents de dessinateur. Les croquis sont nombreux (268 exactement) et de tailles très variées : tantôt ils occupent une pleine page ou une demi-page (il y a de nombreux paysages en format panoramique), tantôt il s'agit de petites vignettes, parfois même insérées au cœur du texte. Les sujets représentés sont également divers : des paysages, des monuments, des visages,… Tous sont réalisés à l'encre brune et certains sont rehaussés à l'aquarelle. Ces dessins sont à la fois précis et poétiques. Il n'est pas certain que le docteur Cloquet les réalisait tous sur le vif. Au contraire, des coups de crayon préparatoires laissent penser qu'il traçait les contours principaux et retravaillait par la suite les croquis à l'encre et à l'aquarelle.

Dans la plupart de ces dessins, il est assez clair que Cloquet ne prétend pas faire oeuvre d'artiste. Il cherche à mémoriser ce qu'il a vu et/ou à en rendre compte selon le principe qu'il appliquait déjà à son enseignement : un petit dessin vaut mieux qu'un long discours. Il est certain qu'aujourd'hui il aurait été de ces touristes qui reviennent avec des milliers de photographies ! Il faut garder présent à l'esprit que Cloquet appartient à une famille où on a le crayon facile mais utilitaire : son père était dessinateur "technique", lui-même a utilisé le dessin avant tout dans sa pratique professionnelle.

Cet aspect fonctionnel des dessins du carnet se perçoit bien dans les petits croquis : quand il dessine un monument, il est rare qu'il n'y adjoigne pas un schéma du plan vu de dessus, ainsi qu'un petit personnage en pied, méthode classique pour indiquer une échelle. 

Par ailleurs, s'il faut porter un jugement artistique sur les dessins du carnet, il est assez clair que le point faible de Cloquet dessinateur, ce sont les personnages, d'un tracé souvent malhabile : les têtes des pages 11, 29, 39, 81... les silhouettes des pages 52, 68, 99... sont très médiocres. A chaque fois, le but n'est pas de représenter le personnage, mais des éléments de costume intéressants.

Un peu meilleurs, mais souvent maladroits également, les tracés de bâtiments. Certes, les conditions dans lesquelles Cloquet exécutait ses dessins peuvent expliquer l'approximation des lignes droites, mais on sent qu'il n'est pas à l'aise avec les représentations architecturales (c'est très net page 10, par exemple). Le meilleur exemple s'en trouve à la page 114 où l'Arc de Constantin a fait l'objet d'un collage, Cloquet étant sans doute mécontent de son premier jet. Les seuls éléments d'architecture où on le sent plus à l'aise, ce sont les ruines : les thermes de Caracalla, Tivoli... Certes, ce n'est pas Hubert Robert, mais on y sent une facilité accrue.

Mais le sommet de Cloquet dessinateur, c'est sans nul doute la représentation des paysages. A cet égard, le meilleur du carnet est aux pages 31 (Ollioule) 38 (l'Esterel) 159 (Tivoli) 172 (Départ de Rome) 184 (Trasimène). Le soin apporté à ces images, supérieur au reste du carnet, est significatif. Le croquis de Rome est le seul rehaussé de plusieurs teintes aquarellées, quand la plupart du temps Cloquet se contente d'une touche de bleu pour la mer.

   Introduction à la transcription

Pour cette transcription, le parti pris a été de rétablir les usages de l'orthographe et de la grammaire actuelles, afin de faciliter la lecture et la compréhension du récit. En effet, résultat de son étourderie ou indice d'une orthographe défectueuse, Cloquet commet de nombreuses fautes, tant dans des mots très courants (" panaux ", " rampart ", " ayeux ", " hermitage ", " maître hôtel ", " atlétique "…) que dans des noms de personnages ou de lieux (" Sheskpare " au lieu de Shakespeare, " Weiddgood " au lieu de Wedgwood, Homère d'abord écrit " Omère ", tandis que Cannes et Antibes perdent parfois leur " s " final, que Moret devient Morey…). Il faut cependant préciser à sa décharge que dans les années 1830 les règles de l'orthographe française étaient encore loin d'être toutes fixées. De même, les quelques abréviations qu'il utilise dans ses notes, telles " qq " (quelques), " bp " (beaucoup), " cpd " (cependant), ont été développées. Les lettres ou les mots manquants qui pouvaient être devinés ont été rétablis entre crochets. Les particularités de style et de ponctuation ont été conservées et signalées par la mention [sic]. Les appels de note et les notes de bas de page introduits par un caractère autre qu'un chiffre ont été signalés en italique entre crochets.

D'une manière générale, toutes les corrections ou ajouts se signalent par leur couleur blanche.