
Il ne s'agit pas ici de retracer en détail l'histoire du voyage en Italie mais à gros traits d'en tracer une esquisse.
L'Italie a été pendant plus de deux millénaires un des foyers artistiques et culturels les plus importants de l'Occident. C'est tout naturellement qu'elle a exercé sur ses voisins une fascination que le prestige de son histoire passée et les richesses artistiques qu'elle abritait sur son sol ne firent que renforcer.
Et cet éclat est ancien. On pourra noter par exemple qu'à l'époque de la Rome impériale, les principaux monuments comme le Colisée ou le forum étaient déjà connus de tout le bassin méditerranéen ; et l'installation à Rome de la papauté permit à la ville, après la chute de l'empire, de conserver son prestige et sa puissance, et de demeurer une destination de villégiature.
Mais c'est plus à la tradition française du voyage en Italie que nous allons nous attacher.
Elle est ancienne et vivace. On connaît les ambitions politiques des Valois en Italie et si elles échouèrent, du moins mirent-elles au goût du jour le voyage dans la péninsule. Des prélats, des diplomates, des seigneurs en pèlerinage firent le voyage.
À Venise d'abord, puis à Rome ensuite. Rome devenue depuis l'avènement de la Contre-Réforme la capitale du baroque. Rome qui jouit de ses derniers feux et séduit tous ses visiteurs, qu'ils soient ambassadeurs ou esthètes comme les cardinaux Polignac ou Bernis, nobles fortunés comme le marquis de Sade, graveurs comme Cochin ou aventuriers à l'image de Casanova. Les Français y ont leur église, Saint-Louis, des compatriotes installés qui facilitent le séjour.
Ce furent les artistes qui se révélèrent les plus nombreux et les plus fervents à faire le voyage.
Dès le XVIIe siècle déjà. Poussin, Le Lorrain, le graveur Gabriel Pérelle par exemple, se rendirent à Rome pour se former auprès des grands maîtres anciens ou contemporains. En 1666, le pouvoir royal décide la création de l'Académie de France à Rome pour pouvoir loger lors de leur séjour les artistes français. Mais plus encore, c'est à partir du XVIIIe siècle que le voyage en Italie prend le caractère que nous lui connaissons. Le séjour dans la péninsule devient une obligation presque professionnelle et est l'occasion de rencontres fructueuses.
En 1759, Hubert Robert effectue le voyage classique à Rome. Grâce à l'appui du comte de Stainville (le futur duc de Choiseul) alors ambassadeur du roi de France près du pape, il obtient une place de pensionnaire à l'Académie de Rome où il fait la connaissance de l'abbé de Saint-Non et de Fragonard. Ce trio d'amis va parcourir la péninsule à la recherche des antiquités qu'ils dessineront ou graveront.
De retour en France, ce même Saint-Non fait paraître, de 1781 à 1786, à Paris chez Clousier, un monument de la littérature de voyage de l'édition française : le Voyage pittoresque ou description des royaumes de Naples et de Sicile illustré de 300 planches hors-texte dues à des artistes comme Fragonard, Cochin, Robert, Choffard et Denon représentant à la fois des paysages remarquables et des antiquités romaines.
Au même moment, de 1782 à 1787, le peintre Jean Houel de retour lui aussi d'Italie publie chez l'imprimeur de Monsieur, un Voyage pittoresque des isles de Sicile, de Malte et de Lipari où on traite des antiquités qui s'y trouvent encore, des principaux phénomènes que la nature y offre. 263 planches gravées à l'aquatinte et tirées en bistre illustrent l'ouvrage.
Ce goût pour les ruines connaît à cette époque une grande vogue. Au milieu du siècle, c'est la découverte de Pompéi et d'Herculanum et de 1748 à 1763 les premières fouilles y sont menées. Des collectionneurs antiquaires viennent de toute l'Europe. En France, le comte de Caylus, pour lequel l'étude de l'art antique va bientôt devenir le sujet principal de préoccupation, publie entre 1752 et 1757 son Recueil d'antiquités égyptiennes, étrusques, grecques, romaines et gauloises.
L'Italie séduit des érudits, des hommes de lettres et des amateurs d'art, et dans cette Europe des érudits qui se constitue, elle devient le pays rêvé où il est possible d'assouvir ses passions pour les lettres et les beaux-arts. Le bailli de Suffren profite de son ambassade à Rome pour accumuler une grande collection de peintures et d'objets d'art qui devient rapidement célèbre.
On rompt progressivement avec le rococo français du règne précédent. La manufacture royale de Sèvres n'hésite pas à éditer des services de porcelaine aux motifs inspirés de l'antiquité. En ameublement les formes deviennent plus rigides et plus épurées. En architecture, on fait ouvertement référence aux Anciens. C'est la naissance du néo-classicisme qui progressivement influence tous les genres.
Dans le même temps se fait jour un sentiment nouveau, plus élégiaque, pour les ruines et pour la nature. Souvent les débris de monument sont représentés apparaissant au milieu d'une végétation aimable et luxuriante.
Dans le même temps que l'idée du voyage de découverte et d'agrément prend naissance, une autre catégorie de voyageurs apparaît.
Ce sont de jeunes et riches aristocrates qui pendant deux ou trois ans partent à la découverte de l'Europe dans un riche équipage, munis de nombreuses lettres de recommandation. L'itinéraire est connu : Bologne, Gênes, Milan, Venise, puis Florence, Rome et Naples. C'est le " Grand Tour " que les jeunes seigneurs anglais avaient mis à la mode. L'idée est bien connue, il s'agit, souvent après un bref passage dans les armées, de parfaire par un long et grand voyage passant par toutes les cours d'Europe, une éducation de jeune homme bien né, laquelle ne saurait se suffire d'une instruction purement livresque. Seule une expérience du monde, des hommes et des différentes coutumes peut rendre compte de la diversité des choses et des jugements, et enseigner à cette élite curieuse ce qu'est le "grand livre du monde ". Elle en retire une confirmation de sa propre supériorité et un relativisme de bon aloi. La plupart de ces voyages n'ont jamais donné lieu à des relations, bien qu'il arrivât qu'un homme plus observateur et moins distrait que les autres en fasse un compte-rendu plus détaillé, soit par des descriptions de ce qu'il avait vu, des témoignages de scènes vécues ou des méditations que divers spectacles lui inspiraient. Et c'est le début d'un genre littéraire nouveau, la relation de voyage, auquel s'adonne tout aussi bien le graphomane que l'écrivain de talent et qui connaîtra au siècle suivant un grand engouement. Peu de ces manuscrits sont publiés et beaucoup restent inconnus. Ainsi le marquis de Paulmy d'Argenson, le futur secrétaire d'état à la guerre, d'octobre 1745 à juin 1746 s'embarque de Marseille à destination de l'Italie où ses pérégrinations le mèneront successivement de Gênes à Naples en passant par Pavie, Pise, Lucques, Florence, Bologne, Venise, Padoue, Vérone, Milan, Rome, … Ce voyage fait l'objet d'un compte-rendu régulier dans un carnet par un de ses familiers, sans doute en vue d'une publication ultérieure. Mais il n'en sera rien et ce projet avortera. Et cet exemple n'est pas isolé. Alexandre de Beauharnais, peu après son mariage avec Joséphine Tascher de la Pagerie, entreprend entre novembre 1781 et juillet 1782 un voyage en Italie qui le mène en Piémont, en Lombardie et en Vénétie avant de descendre en direction de Florence, Rome et Naples. Il rédige un journal de voyage et se plaît à noter quelques détails pittoresques qui attirent son attention, quelques coutumes étranges, quelques traits piquants. Il y traite en général un peu de tout mais le ton reste à l'anecdote. Ce manuscrit non plus ne donnera pas lieu à une édition. Il faut dire que peu ont le talent des grands écrivains comme le président de Brosses dont les lettre piquantes et spirituelles firent les délices de ses lecteurs (bien que l'on sache maintenant que la plupart furent écrites en France a posteriori).
Progressivement, par la construction de routes qui empruntent des cols de montagne (en 1802 le Mont-Cenis, en 1807 le Simplon, en 1830 le Saint-Gothard) et par l'instauration de liaisons régulières de voitures à chevaux, nouvelles voies auxquelles il convient d'ajouter celle qui était traditionnelle depuis toujours et qui empruntait le Rhône puis la côte, le voyage en Italie devient à la portée des classes plus modestes. Cette bourgeoisie de la robe : petits rentiers, universitaires, avocats, médecins. Dès le début du XIXe siècle, Rome est à 28 jours de Paris en diligence. C'est le début du tourisme, des hôtels et des guides de voyage. Quelques années avant que l'Italie ne devienne une destination de voyages de noces où de jeunes amants se devront de goûter, dans les charmes romantiques du dépaysement, les meilleures années de leur existence, une littérature abondante de guide de voyage apparaît. En 1837, le Baedeker n'existe pas encore. Mais dès les années 1820, Antonio Nibby ou Fernandino Artaria font paraître à Rome ou à Milan des guides qui se chargent d'instruire les visiteurs des secrets architecturaux de leur ville. Les monuments à ne pas ignorer sont soigneusement répertoriés et hiérarchisés en fonction de leur intérêt. Tous les tableaux des musées ou des églises ont une notice explicative. Les coutumes locales font parfois l'objet d'une mention spéciale ainsi que certains plats culinaires caractéristiques. De rapides aperçus historiques en début de livre permettent au lecteur de se rafraîchir la mémoire ; et des plans actuels des cités visitées sont inclus afin que le nouveau voyageur puisse se repérer dans le dédale des ruelles anciennes. Il est vrai qu'il ne parle en général ni l'italien ni le dialecte et des conseils avisés d'anciens voyageurs lui ont enseigné à se méfier d'une population dont il soupçonne toujours l'honnêteté. Dans le même temps, la littérature romantique et le goût qu'elle entretient pour la méditation sur les ruines et plus généralement sur la mort et les passions remettent le pays à la mode. Certes, lorsque Cloquet entreprend son voyage, ni La chartreuse de Parme de Stendhal, ni les Mémoires d'outre tombe de Chateaubriand n'ont été publiés. Le premier livre paraît en 1839 et le second en 1841. L'Italie romantique, cette terre de la mélancolie moderne, est en train de se constituer. Ce n'est pas à la quête initiatique de lui-même que Cloquet part. Peu d'épanchements égotistes dans ses pages sinon l'application consciencieuse de voir " ce qui est à voir ". Très studieux, il note tout ce qu'il visite, les tableaux vus, avec le cas échéant un commentaire, les monuments dont certains bénéficient à son avis de réputations usurpées, quelques notations sur les paysages traversés. Il y a chez lui une " bonne volonté culturelle " qui en fait déjà un touriste contemporain proche de nous. On sent qu'il a choisi l'Italie parce qu'il n'existe guère d'autres destinations et que lorsque l'on cultive l'espoir de se délasser et de visiter une terre d'histoire et d'évasion, rien à part l'Italie ne convient. Seuls ses dessins témoignent de sa sensibilité et de sa poésie. Des croquis, pris sur le vif, sans doute retravaillés le soir où l'on profite du repos de l'étape pour aquareller d'un peu de bleu le ciel et la mer, et qui conservent un charme un peu suranné d'une époque où les touristes étaient aussi des artistes.