Programme de la prochaine séance

Réunion du 20 février 2026

Académie nationale de médecine, 16, rue Bonaparte, Paris VI, 14h-17h
Métro, stations Saint-Germain-des-Prés et Mabillon – Bus, lignes 39 et 95

Séance thématique consacrée à la
naissance de la psychopharmacologie

 

  1. Bernard CALVINO – Henri Laborit et la chlorpromazine Né à Hanoï en 1914, Henri Laborit a étudié à l’École de Santé Navale de Bordeaux. Rien dans les premières années de sa carrière de chirurgien de la Marine ne laissait entrevoir qu’il serait à l’origine d’un bouleversement : la découverte en 1950 de la chlorpomazine (plus connue sous le nom de Largactil), le premier tranquillisant disponible, qui fut à l’origine de la psychopharmacologie. L’histoire de cette découverte est tout à fait étonnante car elle né résulta pas complètement du hasard, mais d’une évolution de la pensée de Laborit.
    Tout avait démarré avec son expérience de chirurgien, lorsque à l’hôpital de Sidi-Abdallah en Tunisie, juste après la guerre, il vit mourir d’éclampsie des jeunes femmes sans que la thérapeutique classique ait pu rien y faire. Il comprit alors l’importance de s’opposer à l’hypertension artérielle avec un cocktail de molécules (dont deux phénothiazines, le phénergan et le diparcol) qui agissait en ce sens, ce qui préfigurait les « cocktails lytiques ».
    Muté à Paris à la section technique de recherches et d’étude de l’armée au Val-de-Grâce, Laborit poursuivit sa recherche sur le rôle de la potentialisation des anesthésiques généraux. S’inspirant de ses travaux, les laboratoires Rhône-Poulenc-Spécia synthétisèrent un nouvel anesthésique capable de renforcer le rôle inhibiteur central décrit avec l’association du phénergan et du diparcol. Ce fut le « potentialisateur 4560 RP », alias chlorpomazine, puissant inhibiteur central, dont Laborit comprit surtout les propriétés thérapeutiques exceptionnelles de la chlorpromazine et signala l’intérêt qu’elle pouvait avoir en psychiatrie.
    Il confia alors la chlorpromazine aux psychiatres du Val-de-Grâce qui en firent l’étude. Ainsi, en février 1952, Joseph Hamon, Jean Paraire et Jean Velluz publièrent-ils dans les Annales Médico-psychologiques le premier travail en psychiatrie sur le Largactil, intitulé Remarque sur l’action du 4560 RP sur l’agitation maniaque.
    Quelques mois plus tard, à l’hôpital Sainte-Anne, Jean Delay et Pierre Deniker étudièrent à leur tour le 4560 RP en psychiatrie, et la large diffusion de leur travail a permis à la chlorpromazine de se faire connaître dans le monde entier et de fonder la psychopharmacologie.
  2. Caroline ANGLERAUX – Approche bio-psycho-sociale de Henri Laborit Chirurgien et neurobiologiste, Henri Laborit (1914-1995) occupe une place singulière dans le paysage intellectuel français. Si le monde médical retient surtout ses travaux en pharmacologie, dominés par la mise au point du Largactil, un des premiers neuroleptiques, le grand public le connaît généralement pour ses ouvrages à large diffusion et pour sa participation au film d’Alain Resnais Mon oncle d’Amérique (1980) Prônant une approche bio-psycho-sociale des phénomènes, Laborit a cherché à éclairer les rapports complexes unissant biologie, comportements individuels et organisation sociale. Selon lui, les mécanismes cérébraux déterminent les réponses physiologiques fondamentales qui sont modulées par les processus cognitifs et émotionnels, et influencées (voire contraintes) par les normes et les structures sociales. En ce sens, les conduites humaines résultent d’une interaction entre organisation biologique, histoire psychologique et contexte social. Pour Laborit, comprendre les mécanismes cérébraux apparaît donc comme une condition essentielle à l’intelligence des comportements humains, ce qui offre une perspective intégrative interpellant tout autant les sciences biomédicales que les sciences humaines.
  3. Wes WALLACE – Edward Trautner et les premières recherches sur le mécanisme d’action d’un médicament psychiatriquePoète anarchiste allemand et essayiste lié à l’écrivain français Georges Bataille (1897-1962), Eduard Trautner (1890-1978), fut aussi médecin diplômé de l’Université de Berlin. Après l’exil qui frappa une bonne partie de sa génération littéraire, il se réfugia dans l’Empire britannique, adopta la forme anglaise de son prénom (Edward), et fit une deuxième carrière de pharmacologue en Australie. Initié dès 1942 aux recherches pharmaceutiques liées au développement d’une industrie nationale d’urgence militaire, il bifurqua après-guerre sur la pharmacologie des neurotransmetteurs, puis en 1949 sur le lithium, substance qui éveillait un intérêt intense dans la région de Melbourne depuis les succès obtenus par le psychiatre John Cade (1912-1980) dans le traitement de la psychose maniaque. Cependant, certains patients subissaient des réactions toxiques (confusion, troubles gastro-intestinaux, faiblesses ou fasciculations neuromusculaires) parfois mortelles. Cade abjura le lithium, laissant la voie libre à Trautner. À l’âge de 60 ans, il rassembla une équipe de jeunes psychiatres assistés de physiologistes universitaires, pour mener un programme de recherches cliniques et fondamentales sur le mécanisme d’action du lithium et son usage rationnel en psychiatrie. Il anticipa ainsi d’une décennie les plus amples recherches des années 1960 et 1970 qui conduisirent à l’acceptation internationale du traitement troubles de l’humeur par le lithium. Trautner fut donc un véritable pionnier de la psychiatrie biologique. La simplicité et la franchise de sa démarche clinique sont à remettre à l’honneur en notre époque saturée de propagande neuro-pharmaceutique. Il considérait le médicament comme un outil thérapeutique, sans être un remède spécifique d’un diagnostic précis. Il proposa par exemple des traitements d’entretien au long cours à base de lithium ou d’acide succinique, censés diminuer ou augmenter l’« activité psychomotrice ». Les travaux de Trautner entraînèrent une controverse entre les milieux psychiatriques et universitaires de Melbourne, qui mena à abandonner le lithium au profit de la chlorpromazine. La réhabilitation du lithium dans les années 1970 se fit dans l’oubli de son nom, que j’ai redécouvert un demi-siècle plus tard en collaboration avec le psychiatre australien Greg de Moore, lui-même biographe de Cade.