Réunion du 16 janvier 2026
Académie nationale de médecine, 16, rue Bonaparte, Paris VI, 14h-17h
Métro, stations Saint-Germain-des-Prés et Mabillon – Bus, lignes 39 et 95
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Conférence invitée (une heure)
Laura BOSSI – L’empire du sommeil
Tous, nous dormons, même les insomniaques. Le sommeil, ce « doux besoin » qui occupe un tiers de notre vie, nous est nécessaire, et procure un grand bonheur. Il apporte le repos, et l’oubli des peines de la veille. Cet état mystérieux dans lequel on « tombe » a nourri la création depuis des millénaires. Innombrables, les artistes qui ont laissé des portraits de leurs proches – parents, époux, amants – ou de leurs modèles endormis, au creux de la nuit ou le plus souvent le jour, pendant la sieste. C’est peut-être le sommeil des innocents –enfants, bêtes familières… – qui exprime au mieux l’abandon au bonheur de l’inconscience. Mais le sommeil montre aussi un aspect ambigu, il peut évoquer la mort, la vulnérabilité, la dépossession de soi ; il impose d’abandonner la vigilance, d’accepter l’oubli, de ne plus veiller ni surveiller… L’exposition explore, pour la première fois en France, les représentations diverses du sommeil et de ses troubles, en se focalisant sur le « long dix-neuvième siècle », des Lumières à la Grande Guerre. Des œuvres plus anciennes ainsi que des œuvres du XXe siècle sont convoquées pour montrer l’extraordinaire richesse du sujet dans la persistance de son iconographie. Le parcours, composé de huit sections thématiques, remonte aux origines de la culture occidentale – la Bible puis la permanence des mythes antiques revisités à la Renaissance. Le sommeil est le frère de la mort (Hypnos et Thanatos sont les enfants de Nyx, la Nuit). Il est aussi le plus doux et le puis puissant des dieux. Les peintres comme les écrivains ont célébré l’attrait érotique du sommeil : Eros révélé par Psyché, Endymion figé dans un sommeil éternel, Antiope dévoilée par Zeus. Une section est dédiée aux figures oniriques, et particulièrement au sommeil créateur. L’inspiration vient la nuit, et la Muse impose à l’artiste le retour au travail. Au XVIIIe siècle, Goya, Füssli ou Blake interrogeront la face obscure des Lumières pour tenter de donner forme au sommeil troublé, au somnambulisme, à la substance évanescente des cauchemars. Les Romantiques dénonceront l’emprise de la raison en explorant ce qui sera bientôt appelé « inconscient ». De nos jours, c’est peut-être l’insomnie qui nous trouble le plus. Dans la civilisation industrielle, les rythmes du travail, la lumière artificielle, les bruits de la ville, les écrans, les excitants, s’opposent à l’endormissement. Empêché de tous côtés, le sommeil est devenu objet de désir, que l’on essaie de retrouver par tous les moyens. Parmi les drogues auxquelles on a recours, l’opium est la plus ancienne. Le pavot est le symbole du sommeil et de l’oubli, et par extension, de la mort. Les Symbolistes le peignent volontiers. L’exposition se termine avec la figure du lit : autrefois lieu de la naissance, de l’amour, de la maladie et de la mort, il garde une aura métaphysique, quand même est-il remplacé par un lit d’hôpital. Un lit défait suggère la présence de l’Autre, étrange et familière à la fois, et nous trouble. La chambre est le lieu de l’intime, et le lit est une île pour protéger et nourrir nos rêves.
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Communications (20 minutes)
- Jean-François HUTIN – Le « bicéphale » Charles Villandre (1879-1943). chirurgien, peintre, sculpteur et graveur
Au début du XXe siècle, plusieurs médecins décidèrent de se réunir à l’occasion de dîners réguliers dits « des bicéphales », sorte de cercle de médecins « égarés » ayant acquis une petite réputation de musicien, d’artiste ou d’écrivain. À partir de 1909, les peintres, sculpteurs et graveurs commencèrent à exposer leurs œuvres à travers les salons de médecins. Cette communication se propose d’évoquer ces expositions à travers l’un de ces médecins « bicéphale », Charles Hyacinthe Alexandre Villandre (1879-1943), ancien interne des hôpitaux de Paris, chirurgien réputé, spécialisé en neurochirurgie pendant le premier conflit mondial, mais aussi peintre, sculpteur et graveur de talent. - Michel CAIRE, Denis TIBERGHIEN – La psychiatrie à Paris dans l’Île de la Cité
Notre parcours historique dans l’Île de la Cité, sur les lieux où ont été reçues et prises en charge des personnes souffrant de troubles mentaux, et dont les traces couvrent plusieurs siècles, commence sur l’emplacement de l’ancien Hôtel-Dieu (démoli sous le Second Empire), au Pont-au-Change où se situait la salle Saint-Louis réservée aux fous, et sur le Quai de Montebello où s’élevait le bâtiment Saint-Charles et ses salles des folles. Ces salles de traitement intensif, presque uniques en France, ferment en 1802.Au sein du nouvel Hôtel-Dieu, Gilbert Ballet crée en 1904 le « service des délirants », première unité ouverte à l’Assistance Publique pour l’accueil des malades ne relevant pas de la loi du 30 juin 1838 sur les aliénés. Dans ce même établissement quelques décennies plus tard, Henri Grivois dirige un service d’urgences psychiatriques qui a tenu une place importante et originale dans le dispositif psychiatrique parisien.Sur l’emplacement de cet Hôtel-Dieu reconstruit, existait un bâtiment ayant abrité sous l’Ancien Régime l’hospice des Enfants-trouvés, et dans lequel le Conseil Général des Hospices, ancêtre de l’Assistance Publique, ouvre en 1802 son Bureau Central des Admissions, par où, sauf urgence, tous les malades devaient passer avant leur éventuelle admission dans un hôpital ou un hospice parisien. Et parmi ces malades, ceux qui relevaient d’un service d’aliénés, à Bicêtre pour les hommes, à la Salpêtrière pour les femmes.
Le Bureau Central recevra jusqu’en 1845 pour un examen médical les présumés aliénés arrêtés et conduits au Dépôt de la Préfecture de Police, située elle aussi dans l’Île de la Cité. À partir de cette date, la Préfecture de police dispose d’un médecin spécial qui procède à l’examen des présumés au sein même du Dépôt, dans une Infirmerie séparée de celle des autres malades. Le premier est Ulysse Trélat, par ailleurs médecin aliéniste à la Salpêtrière. Cette infirmerie sera réaménagée et baptisée en 1871 Infirmerie spéciale près la Préfecture de Police. Elle déménage rue Cabanis un siècle plus tard, sous le nom qu’elle porte depuis 1950, Infirmerie psychiatrique près la Préfecture de police.
La dernière époque que nous évoquerons est également la plus ancienne : il a existé sur l’Île de la Cité au Moyen-Âge une église Sainte-Croix-de-la-Cité, située sur l’emplacement de la partie sud de l’actuel Marché aux fleurs, où étaient conservées les reliques de saint Hildevert, invoqué contre la folie. Le culte sera transféré dans l’église Saint-Laurent, faubourg Saint-Martin, après que le voisinage de Sainte-Croix se fut plaint des nuisances occasionnées par les frénétiques.
Les pèlerins parisiens se rendaient aussi jadis à Larchant, près de Nemours, où reposaient les reliques de saint Mathurin, autre saint thaumaturge spécialisé dans les troubles de l’esprit. Au retour de leur neuvaine, un rituel voulait qu’ils jettent dans la Seine l’enseigne qu’ils avaient rapporté de leur pèlerinage. Plusieurs de ces enseignes qui représentent le saint ont été découvertes lors de dragages du petit bras de la Seine sous le Second Empire. - Michel GERMAIN – James Stephen Ewing (1866-1943), pionnier de l’oncologie moderne
James Ewing est né le 25 décembre 1866 à Pittsburgh, Pennsylvanie. Sa santé influencera sa destinée : à 14 ans, une ostéomyélite du fémur le cloue au lit pendant deux ans d’alitement, suivie d’une claudication permanente, puis d’une névralgie du trijumeau opérée en 1926 par Harvey Cushing. En 1884, il entre à l’Amherst College, élu en 1888 Phi Beta Kappa. En 1891, il est diplômé docteur en médecine de l’Université Columbia. Après une activité d’enseignant, il développe un vif intérét pour la pathologie. En 1899, il est nommé professeur de pathologie clinique de l’Université Cornell. En 1921, il décrit un cancer de l’os au niveau du radius chez une adolescente de 14 ans. Il montre que c’est une tumeur radiosensible. Cette tumeur sera plus tard nommée « sarcome d’Ewing » en son honneur. Fin 1984, les chercheurs dirigés par le Pr Olivier Delattre, Inserm 830, Institut Curie, ont découvert une anomalie génétique pour ce sarcome osseux : la translocation chromosomique t (11 ;22). Elle entraine la fusion des gènes EWSR1 et FL11, créant une protéine chimère. Cette anomalie est désormais le marqueur diagnostique du sarcome d’Ewing. La paléopathologie a permis de découvrir sur des ossements anciens quelques rares cas de tumeurs évoquant fortement le sarcome d’Ewing. En 1901, Ewing publie son premier livre, Clinical Pathology of Blood ; puis, en 1919, Neoplastic Diseases, considéré comme le premier manuel de référence en pathologie tumorale ; enfin, en 1931, Causation, diagnosis and treatment of cancer. À partir de 1902, il est cofondateur du Collis P. Huntington Fund for Cancer Research, de l’American Association for cancer research, dont il est le premier président; puis de l’American Society for the control of cancer; du National Radium Institute, au Memorial Hospital de New York où il développe l’utilisation de la radiothérapie et de la radium-thérapie. Ewing a été un pionnier pour traiter le cancer avec ces techniques. Il a également exploré les possibilités de l’immunothérapie et de la chimiothérapie, posant les bases des traitements multimodaux actuels. Il insistait sur l’importance d’une approche multidisciplinaire pour mieux traiter les patients. Ewing prend sa retraite en 1939. Il se sert d’un microscope pour diagnostiquer son propre cancer de vessie et décède le 16 mai 1943 à 76 ans à New York des suites de cette maladie.En 1951, l’Hôpital James Ewing fut inauguré à New York pour traiter les patients atteints de cancer. Le nom d’Ewing reste attaché au sarcome éponyme et son œuvre a jeté les bases de l’oncologie moderne combinant recherche, diagnostic et traitement du cancer.
- Jean-François HUTIN – Le « bicéphale » Charles Villandre (1879-1943). chirurgien, peintre, sculpteur et graveur
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